Le premier jour, vous vous intéressez plus particulièrement aux questions de structure et de personnage. Pourquoi est-ce si important selon vous ?

John Truby : Contrairement à la structure en 3 actes qui est un schéma artificiellement imposé à l’histoire depuis l’extérieur, l’approche que je propose est avant tout organique. Il s’agit de partir ce qui est original et unique en vous – ce que personne d’autre ne peut créer – puis d’utiliser des techniques qui vont vous permettre de développer ces idées de manière efficace.
Ecrire de manière organique, c’est s’appuyer selon moi sur deux points majeurs. Premier point, une histoire est un organisme vivant dans lequel le héros, presque toujours, progresse. Et quand on parle de structure de l’histoire, on parle d’une structure qui se construit dans le temps. Ce sont les étapes par lesquelles le personnage passe, partant d’un problème ou d’une faiblesse qui lui gâche généralement l’existence à une révélation majeure qui va l’aider à solutionner son problème.
Le deuxième point étant la question qui en découle : comment parvenir à montrer ce changement du personnage à travers l’intrigue ? Le premier jour, après avoir étudié en détail les techniques pour développer les prémisses de l’histoire et bien les structurer, je me concentre sur l’étape cruciale qu’est la création des personnages. Le personnage central conduit l’histoire, mais les éléments qui vont permettre le changement en lui sont bien différents de ce que la plupart des auteurs, même expérimentés, imaginent. C’est, par exemple, l’interaction entre le personnage central et les antagonistes qui permettra une intrigue dans laquelle des changements sont possibles pour le personnage. Cette Masterclass aborde des techniques spécifiques pour bâtir une histoire dans laquelle le héros conduit l’intrigue et change à la fin.


A propos de structure, n’y a-t-il pas un risque pour l’auteur d’être enfermé dans une structure trop rigide ? Un carcan qui empêcherait d’avoir des idées ?

John Truby : En utilisant la théorie de la structure en 3 actes vous allez effectivement vous enfermer, et écrire une histoire prévisible, générique. Parce que la structure en 3 actes est une construction mécanique, plaquée sur l’histoire depuis l’extérieur.
Alors qu’une structure organique - le fondement de la structure en 22 points clés que j’enseigne – est la garantie d’une histoire féconde et véritablement originale. En effet, cette structure est fondée sur le développement de votre protagoniste DANS l’intrigue. Ainsi votre structure est-elle toujours totalement unique, elle s’adapte à vos personnages et à votre intrigue. Et non l’inverse !

La structure en 22 points clés vous pousse à être plus créatif car elle vous fournit une sorte d’échafaudage sur lequel vous pouvez élaborer de nouvelles idées. Et parce que vos fondations sont solides, vous allez voir quels nouveaux éléments fonctionnent et quels autres sont voués à l’échec.


Qu’est-ce que le principe du personnage et son réseau (Character web) ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

John Truby : L’erreur la plus courante chez les auteurs, c’est de concevoir le personnage principal et les autres personnages comme des individus totalement séparés, indépendants les uns des autres.
Leur héros est tout seul, dans une sorte de vide, complètement déconnecté des autres. Ils obtiennent alors non seulement un héros faible mais aussi des antagonistes en carton-pâte et des personnages secondaires encore plus faibles.
Dans ces histoires, le héros semble être le seul qui importe vraiment. Mais, de manière ironique, cet intense coup de projecteur sur lui, au lieu de le définir plus clairement, ne fait que le transformer en un objet marketing à une seule voix, sans relief et sans subtilité.
Pour créer de bons personnages, il faut les penser comme des éléments faisant partie intégrante d’une toile, d’un réseau, où chacun sert à définir les autres. En fait, un personnage est souvent défini par ce qu’il n’est pas.
Le point clé, l’étape la plus importante lorsque l’on crée le personnage central et les autres, c’est de les connecter et de les comparer entre eux.
A chaque fois que vous comparez un personnage à votre héros, vous vous obligez à découvrir celui-ci sous d’autres angles. Et vous commencez aussi à voir les personnages secondaires comme de véritables êtres humains, aussi complexes et intéressants que votre protagoniste.
Vous avez un héros (et parfois des héros), des antagonistes, et puis des personnages secondaires qui, d’une manière ou d’une autre, sont amis ou ennemis. L’un des grands bonheurs de l’auteur chevronné, c’est de parvenir à tromper le public à propos de ce personnage ami ou ennemi.
On peut voir cela chez un maître de l’écriture comme JK Rowling, auteure de la fiction la plus populaire de tous les temps, la saga Harry Potter. Le personnage de Snape est ainsi un bon exemple, qui nous apparaît d’abord comme un ennemi d’Harry puis finalement se révèle être un ami. Mais attendez, non, c’est un ennemi ! Non, en fait c’est un ami... Ces révélations et retournements font les délices de votre public et lui laissent un souvenir impérissable.


Le deuxième jour, vous vous concentrez sur la question de l’intrigue. Et vous abordez la fameuse « théorie » des 22 points clés de la structure. De quoi s’agit-il ?

John Truby : L’un des outils les plus puissants que je connaisse pour la construction d’une histoire est ce que j’appelle les 22 points clés de la structure. Ce sont les 22 blocs de construction de toute bonne histoire. Ils ne sont pas une formule magique mais plutôt une sorte de grammaire de la dramaturgie. Ils composent une carte qui permet de construire le changement du héros en même temps que l’on construit et développe l’intrigue. Les 22 points clés n’ont pas de caractère obligatoire. Et ils ne vous dictent pas ce que vous devez écrire dans votre histoire. Ils vous disent plutôt dans quel ordre l’histoire sera la plus efficace d’un point de vue dramaturgique.
Lorsqu’on regarde de près les 22 blocs de construction, on s’aperçoit qu’une bonne histoire est le tissage complexe d’un héros et de ses antagonistes qui luttent pour le même objectif.
Dans ce processus, le héros connaît un profond changement qui parfois, n’a d’ailleurs aucun rapport avec l’objectif initial…


Vous dites à vos élèves de tirer un trait sur le modèle de structure en 3 actes. Pourquoi ? 100 % des livres sur l’écriture de scénario parlent de la structure en 3 actes comme d’un principe fondamental…

John Truby : Au début des années 80, un théoricien du scénario – et non un auteur- a tenté de mettre au point une théorie autour de l’écriture de scénario. Ce fut malheureusement un désastre. Effectivement, cette idée fut considérée comme la nouvelle formule magique qui permettrait à quiconque d’écrire un scénario réussi sans douleur.
Cette approche décréta que tout scénario avait 3 actes, avec un pivot dramatique à la page 27 et un autre à la page 87. Et tout le monde s’est dit « C’est facile, je peux le faire ».
Ce que la plupart des gens ne réalisent pas, c’est que cette fameuse structure en 3 actes n’existe pas, c’est une construction totalement arbitraire. Il n’y a pas de « break » entre chaque actes dans votre scénario. Cela a été imposé de l’extérieur, une réminiscence du théâtre où l’on ouvre et l’on ferme le rideau. Le cinéma étant beaucoup plus fluide, ça n’a pas de sens de lui appliquer un principe aussi rigide et aussi mécanique !
C’est vrai que tout peut se diviser en 3 parties (ou 4 ou 5 ou 8). Mais cette façon de faire, simpliste, donnera un résultat maladroit, une approche « passe partout », et un goût de déjà vu. Ce qui est particulièrement ennuyeux dans un domaine où la cause la plus fréquente de refus d’un script, c’est qu’il ne fait qu’imiter ce qui existe déjà.
Le résultat est donc que des milliers de personnes ont été formées à écrire des scripts superficiels et déjà vus, qui sont condamnés à l’échec. Ma conclusion est la suivante : la structure en 3 actes est pour les débutants, pas pour les professionnels. Je crois que les auteurs qui souhaitent travailler de manière professionnelle ont besoin d’une nouvelle façon de considérer leurs histoires, fondée sur une structure créée en profondeur.


Dans « Anatomie du scénario », allez-vous aborder la question des Séries TV ? Un genre typiquement américain qui rencontre en ce moment un succès phénoménal dans le monde entier y compris en France…

John Truby : C’est un sujet que nous aborderons lors du troisième jour. Les séries Tv américaines ont effectivement atteint une popularité vraiment impressionnante à travers le monde. Et aujourd’hui, les meilleurs auteurs de fiction travaillent pour la télévision. Celle-ci est d’ailleurs contrôlée aujourd’hui par les auteurs. Nous nous concentrerons sur les techniques d’écriture de la série qui peuvent être universellement appliquées. Comment construire une série réussie, la structure de la série est-elle vraiment différente de la sructure du film , comment mettre au point une intrigue multi couches, etc. Bref, je crois que nous avons de quoi nous occuper pendant trois jours !

Merci pour vos réponses M. Truby.
Propos recueillis par téléphone le 7 mars 2008