De toutes les formes de fiction, la comédie dramatique est sans nul doute la plus intimiste. Si cette caractéristique lui permet de toucher le public au plus profond de lui-même, elle pose cependant certains problèmes aux scénaristes. Pour l'écriture de Il y a longtemps que je t'aime, l'une des meilleures comédies dramatiques de l'année, Philippe Claudel a eu recours à d'excellentes stratégies, qui lui ont permis de relever les défis propres à ce genre cinématographique.

Une bonne comédie dramatique repose toujours sur une question morale. Un problème qui ne peut trouver de réponse trop rapidement, sous peine de faire du film une sorte de sermon un peu gratuit.
La question morale doit donc être explorée de manière structurelle, ce qui implique de suivre la lente progression du héros au fil de l'intrigue. Une stratégie qui amène alors à une autre difficulté : les comédies dramatiques étant la plupart du temps réalistes et fortement basées sur la vie quotidienne de tout un chacun, il n’est pas possible d’avoir recours à une intrigue « palpitante ».
La situation est inextricable. Comment dissimuler une question morale derrière une intrigue lorsque cette dernière est extrêmement mince ?

Claudel y parvient grâce à plusieurs techniques.

Il commence par dissimuler habilement sa question morale en mettant dès le départ l'accent sur le quotidien de la vie du personnage central (Juliette). Juliette, femme d'âge moyen, élégante et attirante, séjourne quelque temps chez sa soeur, Léa. On apprend, au détour d'une conversation, qu'elle sort de quinze années de prison après avoir été condamnée pour infanticide. Ce n'est pas cet aspect que Claudel choisit de traiter dans son film. L’auteur préfère raconter plutôt l’histoire d'une femme qui tente de se réadapter à une existence normale, dans la famille de sa soeur. Il filme la vie quotidienne par le biais de courtes scènes et on trouve peu de longues scènes explicatives et démonstratives, souvent caractéristiques du genre.

Ce choix dramaturgique est rare dans les comédies dramatiques, car il implique un certains nombre de risques.
Notamment celui de conférer à l'ensemble du récit un caractère morcelé, épisodique, et par conséquent de tuer l'intrigue.
Alors, Claudel recourt à une autre méthode pour mener son intrigue : il ponctue le récit de nombreux petits rebondissements et révélations. Les révélations sont l'une des clés de l'intrigue.

Les thrillers ou les polars bénéficient souvent d'une intrigue complexe, car les révélations qui y sont faites sont étonnantes, surprenantes. Par essence, la comédie dramatique s’appuie au contraire sur des révélations minimes. Pour cette raison, bien des auteurs évitent de s’attaquer à ce genre. Car ils ne parviennent pas à créer ces révélations qui, bien qu’étant infimes, peuvent faire basculer le cours d’une existence.

Claudel, lui, brille par son sens de la perception et de la narration. Un exemple, lorsque Juliette, est convoquée chez le Directeur de l’hôpital où elle travaille et, alors qu’elle s’attend (et le spectateur avec elle !) à en être renvoyée, obtient le poste à titre définitif.
Evidemment, une ou deux révélations de ce type ne suffisent pas à porter une intrigue tout au long d’un film. Claudel en distille alors plusieurs, au gré du scénario, parvenant ainsi à donner l’illusion que les petits évènements de tous les jours peuvent aussi nourrir une intrigue.

Cette technique permet également d’éviter l’un des écueils classiques du genre : la dépendance excessive au « Ghost ». Les habitués de ma Master Class connaissent bien le Ghost, l’une des vingt-deux étapes du processus narratif. Il se réfère au passé qui hante le héros, dans sa vie présente. Pour épaissir l’intrigue, les auteurs de comédies dramatiques attribuent souvent au héros un terrible secret, qui ne sera dévoilé qu’au dernier moment, lorsque la vraie nature du héros est exposée au grand jour. La technique est terriblement efficace, car elle permet à l’écrivain de garder sous le coude une révélation sensationnelle qu’il utilisera au moment le plus opportun.
Pourtant, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Le public se doute rapidement que toute l’histoire repose sur un évènement du passé lointain. Gardant cette donnée en tête, le spectateur se contente alors de regarder le reste du film et d’attendre le rebondissement final, un peu comme s’il conduisait une voiture en écrasant la pédale de frein.
Il n’y a pas mieux pour tuer la trame narrative d’un récit.

L’héroïne d’ Il y a longtemps que je t’aime doit vivre avec un passé pour le moins chargé. Pour autant, l’histoire ne repose pas sur la découverte de ce secret, puisque le spectateur est d’entrée de jeu mis dans la confidence : cette femme a tué son enfant.
Au lieu d’attirer l'attention du spectateur vers le passé de l'héroïne, Claudel choisit de mettre l'accent sur son présent, les épreuves qu'elle traverse et ses tentatives de retour à une vie normale.

Il y parvient avec brio, notamment dans la scène où Juliette rejoint sa famille et certains de leurs amis dans leur maison de campagne. Claudel recourt ici à la technique de la « Maison bourdonnante » dont je parle dans le cours « Techniques avancées ». La maison bourdonnante est une sorte d'utopie. Une utopie qui prend place dans une maison où sont rassemblés de nombreux personnages. Evoluant en groupe ou de façon solitaire, les individus sont tous très impliqués dans leur propre activité. Excentriques, étranges, chacun d'entre eux est une individualité à part entière. Ces personnes forment une communauté aux liens invisibles mais incassables. On retrouve cette technique dans nombre de films, comme Vous ne l'emporterez pas avec vous ou Potins de femmes, car le film est un média qui se prête idéalement à l'utopie et à la contre-utopie. La maison de campagne de Il y a longtemps que je t'aime a tout de la « Maison bourdonnante ». Même si pour Juliette, cette demeure est aussi une contre-utopie car elle est peuplée d’enfants occupés à jouer. Une vision qui, à chaque instant, lui rappelle que son enfant est mort. Le cauchemar se prolonge avec la scène du dîner, où l’un des invités, passablement éméché, taquine lourdement Léa pour savoir où elle a caché sa si jolie soeur pendant tout ce temps. Léa et son mari échangent des regards nerveux, tentent de faire taire l’importun mais ce dernier insiste. Finalement, Juliette lui dit calmement qu’elle était en prison pour un meurtre. A ces mots, tout le monde éclate de rire, et Léa en profite pour trouver une excellente couverture à l’histoire. Parmi les convives, seul un professeur au regard bienveillant réalise que Juliette dit la vérité.

Dans ce drame intimiste, sur le destin d’une femme qui tente de reconstruire sa vie, il n’y a pas un unique moment clé au cours duquel le personnage en apprendrait beaucoup sur lui-même et serait amené à changer. Mais plutôt une série de petits changements partiels : Juliette, par exemple, à la fin du film, s’est fortement rapprochée du professeur. Et son beau-frère, autrefois effrayé à l’idée de laisser ses enfants seuls avec elle, propose à sa femme de les confier à Juliette pour un baby-sitting.

La comédie dramatique est un genre littéraire qui cache de nombreux écueils. Si vous partagez cet avis, étudiez attentivement Il y a longtemps que je t’aime et vous y découvrirez plusieurs techniques précieuses. Maîtrisez ces techniques et votre capacité à toucher le coeur du public sera inégalable.

Traduit de l’américain par Jean-Noël Thibierge